#12 – Triste anthropocène

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Lire, écrire, ressentir, partager par besoin/envie, utiliser les intellects pour converser et philosopher avec plus de trois mots de vocabulaire, vivre à un concert, profiter de la brise dans les cheveux sur le crâne en buvant une bière en terrasse, rire et jouir du bonheur d’être avec ceux qui comptent sous une tente rouge à se demander l’utilité de la chose…
Et puis les alertes, Twitter, France Inter le matin, Reddit, Courrier Inter, les photos de terrain, les horreurs – partout, les adultes démembrés, les enfants noyés, les bâtiments désintégrés, les forêts ravagées… Fermer les yeux, les oreilles, ne plus respirer.

Cela fait longtemps que je ne me suis pas installé derrière cette feuille blanche, la plume le clavier à la main. Par le passé, écrire, tenir ce blog, était comme un exutoire social. Sortir quelques instants de la vie que je mène, décrire le dégoût profond pour ce fonctionnement d’humanité imposé, partager ces fragments d’instants tout à fait inattendus, imaginer cet avenir que l’on voudrait certain, fantasmer ces voies parallèles où j’aurais pu être si mes choix avaient été différents.
Écrire c’est les crédibiliser, c’est rendre vrai, que tout ça ne soit pas “néant” mais bien ex-futurs souvenirs, fantasme joyeux ou peine passagère de les ressentir et les partager. C’est atténuer ce regret chronique qui m’accable depuis la naissance, persuadé que la voie qui est mienne n’est pas celle-ci mais celle que j’ai refusé de prendre.

Mais aujourd’hui, à quoi bon ? Rien, plus rien ne vient. Ce monde ne mérite même plus qu’on puisse fantasmer d’en vivre plus, d’en vivre différemment. La mort, l’horreur, la tristesse, la haine, partout, tout le temps. Dans ce brouillard d’inhumanité souffle la tempête de la parole, tout le temps, avant l’événement, pendant l’action, après la crise… S’enchaînent les écrits, les interviews, les livres, les programmes, les tweets, les publications, les projets de loi des bien-pensants, les propositions des mieux-pensants…
Puis la meute de journalistes ayant oublié la définition d’information, les pseudo militants maîtres de la mauvaise foi, les petits pions politiques prêts à monter leur milice, et le peuple…. Oui ce peuple, avide de remplir le vide qu’on lui propose au quotidien par le vide qu’on lui promet pour le lendemain, s’il accepte de donner son cul en wifi, enfermé chez lui, apeuré par l’oxygène qu’il respire.

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Au milieu de cet anticyclone, de ce marché à la connerie, oui, il y a des éclaircies. Des bouffées d’oxygène, qui nous rappelle qu’assumer le passé serait tellement plus simple pour avancer et impliquer le « Grand Sud décolonisé oublié et méprisé depuis le début du 20ème siècle ». Ou les gens abandonnés de tous quand ils criaient à l’aide, quand ils vivaient ce que l’on s’apprête à vivre aujourd’hui… Un monde d’idée sur France Info, Adlène Meddi sur Streetpress…

Et dans cette infinie tranchée que nous creusons, pourquoi surenchérir ? Pourquoi pondre ces insignifiants textes, tapés sur un iPad air2, mon gros cul posé sur une chaise Ikea, mon café posé sur le bureau en chêne et mon repas du midi au frigo ? C’est comme ça qu’on distille l’amour et la joie du vivre ensemble ? Ou suis-je le pur produit de ce monde imbu de lui-même, autocentré sur ses possessions et sa survie quotidienne, attendant le prochain épisode intensément. « Moi j’veux du nucléaire, du sexe et du sang » qu’il disait…

Oui, je dois me radicaliser sans doute. Me radicaliser contre la haine, et surtout la connerie des hommes. Un tel gâchis, une telle espèce vouée à l’autodestruction, avec la complicité de nos portes-monnaies, et le tout en direct sur tous les canaux de diffusion !

Pendant que le monde crève en gardant le sourire, que notre pays découvre ce que vivent au quotidien les (pas si lointain) ailleurs et ce qu’a vécu pendant (trop) longtemps mon autre pays;

pendant que la Grande-Bretagne fait un beau majeur à l’UE qui découvre que le monde c’est autre chose que ce qu’elle aime regarder et qu’elle appelle “nombril”;

pendant que celle en qui on a fait confiance depuis presque 70 ans afin de remplacer sa grande sœur inutile se fait faire des enfants dans le dos par ceux-là même qui grâce au sang qu’ils ont sur les mains peuvent utiliser leur joli “droit de veto” parce que, vous comprenez, “un dictateur élu démocratiquement a le droit de vie ou de mort sur son peuple, et aussi qu’il nous achète énergie, kalash et pain, alors il ne doit pas être si méchant”;

pendant qu’on continue à se victimiser en pauvre petit opprimé par le pouvoir/l’économie/le voisin/le racisme/l’antisémitisme/la religion…, partout dans le monde, qu’on a tous souffert par le passé bla-bla-bla et que maintenant on veut tous les droits en oppressant à notre tour; au lieu de commencer à se remettre en question et nous rendre compte que nous sommes face à un fléau que nous avons nous-même créé…

Pendant ce temps, je suis usé. Fatigué. On ne peut plus oublier qu’il fait noir, partout. On oublie qu’un jour on s’est aimé, et que ce jour, ce n’est plus demain.

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