Et si moi aussi je déclarais mon patrimoine… moral ?

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La plupart des gens s’adonnent au mirage d’une double croyance : ils croient à la pérennité de la mémoire (des hommes, des choses, des actes, des nations) et à la possibilité de réparer (des actes, des erreurs, des péchés, des torts). L’une est aussi fausse que l’autre. La vérité se situe juste à l’opposé : tout sera oublié et rien ne sera réparé. Le rôle de la réparation sera tenu par l’oubli. Personne ne réparera les torts commis, mais tous les torts seront oubliés.

Milan Kundera

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Les premiers jours de printemps sont là.

La période habituellement prolifique où je me promène en tee-shirt toute la journée. Où je m’allonge sous le soleil à la citadelle, et j’utilise plus d’encre que de bouteilles d’eau.

Mais l’actualité laisse mon inspiration en berne. Un mélange entre le blank page syndrome, les stages qui s’enchainent, les moments de repos qui s’éloignent et les moments de bonheurs qui s’enterrent.

Cahuzac, je commence à en avoir ras le bol. La manif’ pour tous qui nous colle aux bask’ et qui n’arrive pas à comprendre que le gouvernement n’est pas soumis à la pression de la rue (les employés de PSA vous en diront quelque chose). Et maintenant le grand déballage de nos politiques qui ridiculisent la république. Je trouve indécent cette déclaration de patrimoine, partout sur la voie publique. Je me sens mal quand je vois que Brigitte Bourguignon ne possède rien sur son compte, car elle a élevé seule ses trois enfants, alors que Fabius cherche à diminuer son ISF grâce à Sarkozy. Déprimant.

Bref, la vie à l’ESJ est plutôt lourde. Chronophage.

Et difficilement compatible avec un cerveau aux tendances cyclothymiques. Les cours se condensent, les projets de fin d’études et les stages se précisent. L’ombre de la crise qui nous guette à la sortie : le Pôle Emploi spécialisé en pige de journaliste, les remplacements dans des canards dont on n’a jamais entendu parler pour arrondir les fins de mois…

Cet avenir incertain s’ajoute aux doutes que l’on traine avec soi. Est-ce la bonne route ? Est-ce que tout ne partirait pas à vau-l’eau ? Une mélancolie hémorragique ressentie par chacun de nous. Pour certains, elle est rangée au fond du jardin, sur la gauche, enterré sous les géraniums. Les bienheureux ! Pour d’autres, elle est là à chaque instant, comme des chaines qui nous suivent, qui nous raccrochent au passé.  Ô pauvres fous ! Car oui, le plus dur, c’est de laisser s’envoler le passé. Rembourser ses dettes et ne plus se sentir coupable des conneries qu’on a pu faire. Et oublier la vengeance du mal subi et que l’on couve incessamment. « On est tous un jour l’un, un jour l’autre, c’est le jeu qui nous tue et qui fait qu’on vibre » disait Saez.

Et pour s’affranchir de ce passé qui ne veut pas fuir, rien de mieux que la déclaration de patrimoine, à l’instar de nos chères têtes d’État. Alors moi aussi, j’y passe.

Une peluche verte qui traverse les âges comme l’écorce des palmiers  / Le tableau noir d’un papillon blanc et un porte clé métallique qui fait sourire tous les matins  /  Un baiser volé rue Doudin, et des dizaines d’autres offerts dans les rues suivantes  /  Un ticket d’entrée dans un musée au nom imprononçable; un autre où la torture d’être bloqué dans ce corps était plus grande que celle des œuvres exposées  /  Un coup de la panne improbable sur une aire d’autoroute improbable pour un moment hors du temps  /  Une discussion interminable dans les plus beaux des yeux clairs, dans la rouge ambiance d’une URSS oubliée  /  Un livre du pays des merveilles acheté sur le stand d’un vendeur à la sauvette, sous un soleil de plomb un 24 décembre, à 2000 km de là où on pourrait l’imaginer  /  Une ombre chinoise, créée dans une cage d’escalier inconnue, au cœur d’une nuit sans heures  / La promesse d’un fort perdu dans la campagne, celle d’un dimanche matin au marché de Wazemmes, et toutes les autres qu’on n’a jamais eu le temps de tenir  /  Un petit badge Mr Happy offert par un petit qui veut devenir trop grand  /  Et ces carnets. Tous ces carnets remplis au fil des ans. D’abord au stylo-plume, puis au stylo roller ball, puis au clavier… Et toutes ces photos. A l’appareil jetable. Puis sur pellicule. Ensuite numérisé, bridgé, réflexé, iphoné…

Tous ces objets sont rangés dans de petits bagages que je traine. De gares en aéroports, du nord au sud. Parfois, on les laisse à la consigne un moment, on croit les avoir oubliés. Souvent, on va nous même les rechercher.

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Voilà tout ce que je possède.

Et quelques autres souvenirs du même gabarit. Ni biens immobiliers à 2,5 millions d’euros, ni 3 voitures et 2 VTT, ni assurance vie pour 500 000 euros. La valeur de mes biens se compte en centaines, en milliers de sourires, de fous rires et de larmes.

Et tout compte fait, même si ils pèsent un peu plus sur l’avenir, ils rappellent le chemin parcouru, et les raisons de notre présence ici à cet instant précis.

Alors oui, la route en sera plus dure, les biens vont s’ajouter, mais merci bien. Je les garde, et ne les exilerais pas. Repassez dans 10 ans.

Me dis pas toi, Qu’on vit de fatigue, Qu’on fait que s’évader, Doit y’avoir autre chose.
Non, ne me dis pas toi, Que vivre fatigue, Qu’on ne fait que passer, Doit y’avoir autre chose.

Saez

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