Revue de Stress #5: Etre journaliste d’Etat au Maghreb, ça donne quoi?

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17h09/ 16/07/2013 / 32° extérieur/ Heure de stress pour la plupart des gens qui ne mangeront pas avant 180 min.

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Il est vraiment étrange de bosser dans un pays du Maghreb, qui plus est en plein mois de ramadan. Et on tombe vraiment dans le creepy freaky quand c’est pour travailler dans un média public, et d' »État » (car oui, là est toute la nuance).

Avoir des horaires « aménagés » (comprendre le droit de sortir 2h30 plus tôt du boulot, subventionné par l’état), je peux le comprendre pour les emplois de bureau ou de mairie. Pas pour une rédaction d’information qui est vide pendant plus d’une heure aux alentours de 20h, car « comment je ferais pour manger si je reste ici? ». Et la conscience professionnelle journalistique? Tu l’évalues à un bol de soupe et 2 cuisses de poulet?

Eh oui, si le gentil Kiki Jojo Un fait un caprice et décide d’atomiser son frère ennemi du Sud à 20h09, c’est le grand bureau vide de l’information qui le prendra en charge. Mais on maitrise.

La radio nationale Alger Chaine 3 est une radio généraliste, comme les autres, que l’on pourrait comparer à France Inter. Des magazines d’informations, des émissions musicales ou scientifiques, de la musique classique et des revues historiques la nuit… Une vraie chaine généraliste quoi.

Sauf que le travail de journaliste d’information est sensiblement différent.

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Dès que l’on m’a installé dans la salle de rédac, j’ai senti que les choses seraient folklo.

« Voilà, tu as le logiciel des fils d’agence de presse. Voilà le fil APS, l’agence nationale, C’est lui que tu dois suivre. Fais très attention si tu vas consulter les fils AFP ou Reuters, qu’ils ne soient pas contradictoires avec notre discours ». Et biiiim. Le décor est posé. Une culture étrange où le rapport de force est inversé. Où les médias sont au service des institutions, et non l’inverse.

En redac, Discuter du véritable « coup d’État » en Égypte, des « djihadistes » devenus indésirables en Syrie, ou encore que Bouteflika descendra de son avion « comme sur des roulettes ».
Mais au moment d’écrire les infos, seuls les communiqués officiels et les mots utilisés dans les dépêches de l' »Algérie Presse Service » feront foi. Le « coup d’État » devient une « destitution », les « djihadistes » des « terroristes », et Boutef a le droit à une interruption de programme et un flash spécial pour l’annonce de son retour.

Dans un pays où les postes sont pourvus par ceux d’en haut et qu’un simple coup de fil peut vous transférer au service des archives, il ne faut pas jouer avec son avenir.

Les techniques sont également différentes. On ne part pas à la pêche aux infos, en toute serendipité. On sort en ayant une idée préconçue en tête, et il faut revenir avec la preuve de cette idée. Sinon, on ne revient pas.

Un exemple où l’apothéose fut. Je m’entretiens avec un responsable de l’industrie pharmaceutique, pour avoir un éclairage sur les données d’une dépêche. Ma collègue (ha bah oui, les joies d’être stagiaire) me coupe à la fin et demande clairement à mon interlocuteur:
« Pensez vous que cette baisse pourrait être causée par (des trucs que je ne détaillerais pas afin d’éviter de vous voir fuir)
– Oui, c’est peut être l’un des facteurs, mais il serait minime, car…
-Alors monsieur, vous pourriez juste dire, en 15 secondes, format radio oblige, que cette baisse est causée par cela, tout simplement? Merci. »

Voilà comment faire dire ce que l’on veut à n’importe qui. Ne me parlez pas d’enquête ou de déontologie, parlez-moi de remplissage et de service public d’état.

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Et puis, passer sa journée à flasher les infos du monde entier. Annoncer les violences meurtrières qui s’enchainent partout dans le monde. Syrie, Irak, Afghanistan… Des insurrections parfois légitimes contre un pouvoir pas toujours à sa place; Rwanda et Congo, viols et exactions qui rappellent un passé pas si enterré; Égypte, où une destitution non légale pour cause religieuse par un pouvoir armé ne s’appelle pas vraiment coup d’État…

Ce qui se passe en Égypte est déjà arrivé en Algérie, déclenchement de la décennie noire. Ce qui se passe au Congo, encore, Et l’Irak a un petit gout d’Afghanistan…

Le monde a la gueule de bois. Doublé d’une amnésie destructrice.

Et moi je suis seul dans cette grande pièce je lis les dépêches du monde qui tourne encore sur lui même alors que le muezzin autorise les peuple à revenir à ses bas instincts.

Bon appétit. Saha f’tourek.

1 Commentaire

  • Répondre octobre 27, 2013

    Isabelle MvS

    J’ai habité au Maroc, l’ambiance est la même partout durant le Ramadan. Règle de survie n°1 en milieu professionnel: Deux heures avant la rupture du jeune, ne comptez que sur vous

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